La procrastination

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Plaidoyer en faveur de la procrastination

Extrait du livre « La procrastination, L’art de reporter au lendemain » de John Perry

« Aristote définit l’homme comme un animal rationnel. Nous avons certes la faculté de penser, de raisonner, de délibérer et d’agir en conséquence. Mais, même si cette faculté semble bien plus développée chez la plupart des animaux, je sui convaincu que nous exagérons notre singularité et, sans doute aussi, les avantages qu’elle confère à notre espèce.

Nous ne sommes pas de simples machines à prendre des décisions rationnelles. Au fond, nous sommes mus par un mélange de désirs, de croyances, de pulsions et de caprices. À tout moment, des désirs contradictoires rivalisent pour prendre le contrôle de notre corps et de notre esprit. Mon moi scrupuleux veut que mon corps s’extraie du lit. Mon moi douillet aimerait s’enfoncer sous la couette et roupiller encore quelques minutes, voire quelques heures. Mon moi rationnel veut que je réponde aux e-mails les uns après les autres. Mon moi curieux, lui, préfère ouvrir les nouveaux messages en espérant trouver prétexte à perdre mon temps et à retarder le plus possible le moment où je me mettrai véritablement au travail. Une partie de moi veut rester en bonne santé et garder la ligne; une autre a envie d’un éclair au chocolat ou d’un bon gros cigare.

La raison est une noble faculté mais, le plus souvent, elle n’est qu’un vernis qui recouvre nos désirs disparates. Au mieux, elle n’est qu’un désir parmi d’autres. Chez certaines personnes, la rationalité est un désir tellement dominant qu’il guide la plupart de leurs actes. Ces gens-là me remplissent d’admiration. Ils accomplissent de grandes choses. Il est très gratifiant de travailler avec eux, même si c’est épuisant, et je reconnais que je leur dois beaucoup. Je pense évidemment à ceux qui consacrent leur énergie à de nobles objectifs. Au service du mal, la détermination et la rationalité ne sont en rien des vertus.

Cela dit, le mode de vie du procrastinateur structuré n’est pas dénué de charme. Le célèbre économiste autrichien Friedrich Hayek faisait valoir que la vie en société telle qu’elle émerge spontanément, lorsque les choses sont laissées à elles-mêmes, est bien plus productive que la planification. La langage ou le marché, par exemple, sont le fruit d’une action spontanée, non d’une délibération collégiale. Comme tous les grands philosophes politiques, Hayek a sans doute poussé un peu trop loin cette intuition, à moins qu’e ce ne soit le fait de ses disciples. Il n’y a pas à dire, c’est quand même une belle intuition. Elle vaut au niveau individuel. On se trompe souvent sur la meilleure façon d’employer son temps. Mais en fin de compte, il s’avère parfois plus productif de rêvasser sur une improbable émission de radio que de terminer les articles, comptes-rendus et rapports – qui les lira ? – sur lesquels vous auriez dû travailler. Le procrastinateur structuré n’est sans doute pas l’homme le plus efficace du monde mais, en laissant libre cours à ses idées et à ses énergies, il parvient à accomplir toutes sortes de choses à côté desquelles il serait passé s’il s’était astreint à un régime plus contraignant. Félicitez-vous pour ce que vous avez réalisé. Sachez utiliser les listes de choses à faire, les réveils et autres moyens de manipuler votre environnement. Mettez en oeuvre des collaborations qui vous éviteront de n’avoir jamais rien accompli. Et, surtout, profitez de la vie. »

John Perry « La procrastination, l’art de reporter au lendemain »